La micro-informatique envahi le monde

Première partie

 

Les Nerds
Intel inside
Homebrew Computer club
West Coast Computer Faire
Visicalc
Comment ça marche
Altaïr
Interpréteur Basic
Apple Computer
  Quel rapport avec le basket ? A cause de cet homme assis là-bas. Il s’appelle Paul Allen, et tout ce que vous voyez lui appartient. Le gymnase, l’équipe de basket en maillot blanc et les danseuses et tout. Quand on possède huit milliards de dollars, on peut bien s’offrir ce genre de jouet. Merci les micro-ordinateurs. Dans les années 70, Paul Allen et son copain de lycée Bill Gates ont démarré une minuscule entreprise de logiciel. J’ai nommé Microsoft. Aujourd’hui Allen est plus riche que Crésus et Gates plus riche qu’Allen.   
  En 1975, des jeunes gens comme Gates et Allen ont inventé l’informatique individuelle qui, incroyable mais vrai, n’existait pas à l’époque. Aujourd’hui, la micro-informatique se situe au troisième rang mondial des secteurs les plus rentable, après le pétrole et la drogue. Mais le plus incroyable, c’est que tout a commencé par hazard, parce qu’une poignée de bidouilleurs cinglés d’informatique voulaient épater leurs amis. La Californie et la Silicon Valley, berceau de la révolution micro-informatique qui a bouleversé notre façon de vivre, de travailler, de communiquer et d’amasser des fortunes.  

  Steve Jobs fondateur d’Apple
(1 milliard de dollars)

J’ai eu la chance phénoménale de me trouver exactement au bon endroit, à la Silicon Valley et exactement au bon moment quand cette invention a pris forme.
Steve Wozniak co-fondateur d’Apple (200 millions de dollars)
On ne s’imaginait pas qu’on irait loin. On l’a fait pour s’amuser. Même si on allait sûrement perdre de l’argent. Et pour se vanter d’avoir créé une entreprise.
 
Bill Gates Microsoft
(13 milliards de dollars)

On était sûr de rien. On espérait seulement avoir vu juste. Que les PC allaient avoir du succès.
Steve Ballmer Microsoft
(3 milliards de dollars)

Quand je pense à la façon dont les ordinateurs individuels se sont intégrés dans le tissu de la vie quotidienne, je me dis que l’on a surfé sur la vague et quelle déferlante !

Les pionniers de la révolution micro sont pour la plupart natifs de la Silicon Valley, au sud de San Fransisco. Ils ont grandi ici, souvent dans des maisons cossues à l’ombre des entreprises d’électronique, auquel la vallée doit son nom. Dans cette banlieue résidentielle de Silicon Valley, les endroits les plus intéressants, ce ne sont pas les maisons, ce sont les garages. Ils s’en servent de local pour démarrer une entreprise d’informatique et faire fortune.

Les Nerds  
Les industries en changement constant comme l’industrie micro vivent de rumeurs et de potins. Ces pourvoyeurs de potins partagent la même passion, le désir de dire la vérité et un amour sans borne pour la technologie. Ce sont ces cinglés d’informatique qui ont nourri de leur ferveur la révolution micro. Les comprendre eux, c’est commencer à comprendre cette révolution. Et s’il y a un endroit au monde, où on est sûr d’en rencontrer, c’est au wheel staf warehouse, la boutique de bizarreries électroniques la plus courue de la côte ouest. Les fêlés des circuits. Chaque génération en produit son lot. Pendant que leurs camarades de classe jouent au base-ball, ces informaticiens en herbe dénichent le circuit intégré de leur rêve.    -« L’électronique, c’est mon hobby depuis l’age de six ou sept ans » -« Et tu as quel âge, maintenant ? » -« Dix ans » -« Qu’est ce qu’ils pensent de toi tes copains ? » -« Quel Nerd ! Mais ça m’est égal, j’ai l’habitude. On ne peut pas vous empêcher de rêver.»

 

« Un Nerd est quelqu’un qui téléphone aux autres pour leur parler de téléphone. Un Nerd informatique est donc quelqu’un qui utilise un ordinateur dans le seul but d’utiliser un ordinateur » Les ordinateurs, c’est un hobby de garçon. L’obsession de spécimens bien particulier, qui préfèrent se colleter avec un boîtier électronique plutôt qu’avec un monde plein de gens imprévisibles. Le spécimen techtoïdes type, est un gringalet doté d’un gros cerveau et d’épaisses lunettes. Aux antipodes de l’idéal viril du footballeur américain. En Amérique, on l’appelle un NERD.

 

Eh oui ! A Silicon Valley, les petits garçons rêvent de devenir des jeunes hommes comme celui-ci. Graham Spencer est programmeur. Avec cinq copains d’université, il a fondé Architext, une entreprise de logiciel. Et pourquoi ces jeunes gens ont-ils décidé de monter une boîte ensemble ? Pour la seule raison qu’ils s’aiment bien. Ca se passe comme ça à Silicon Valley et c’est aussi comme ça qu’Apple et Microsoft ont démarré. Comme les fondateurs des entreprises pionnières à leur époque, ceux d’Architext partagent un rêve technologique. De leur hobby d’enfant, ils ont fait leurs professions. Et ils ont spontanément adopté la culture d’entreprise propre au secteur micro. Règle numéro un, oublier les horaires de bureau trop contraignant. Dans cette industrie, vous pouvez effectuer vos cent heures de travail par semaine quand ça vous chante.

 

Bill Gates
On programmait pendant deux jours d’affilés. De temps en temps, on était quatre ou cinq, on sautait dans nos voitures et on fonçait au restaurant. A table, on parlait travail.
« 2 litres de coca par jour, c’est un bon carburant cérébral ? » « Ca aide. Du Heavy Metal, de la caféine et c’est parti. »
Il m’arrivait d’être tellement absorbé par la discussion, que j’en oubliais de manger. Mais bon, on était une bande de copain. C’était le bon temps. Dans toutes ces entreprises, on retrouve le même mélange pagaille-travail. Et dans tous les frigidaires, les mêmes pizzas froides et les mêmes réserves de coca.

 


Steve Wozniak
Je passais mon temps assis par terre, les plans de l’ordinateur éparpillés tout autour. Je me couchais toujours très tard et j’avalais des litres de coca. Ca faisait parti de cette vie.

« Manger, dormir, avoir une copine, une vie sociale, ça prend du temps sur le temps de codage. Rédiger du code, c’est la force motrice de notre vie. Toute interruption est ressentie comme du gaspillage»
Mais qu’est ce que la logique interne d’un ordinateur peut bien avoir de si séduisant ? C’est simple ! Cette logique est logique ! Contrairement à d’autres choses, qui demeurent à jamais mystérieuses, comme par exemple la façon de raisonner des filles.

Comment ça marche ?  

Et maintenant, cours de rattrapage en informatique élémentaire, leçon n° 1

 


Toutes ces armoires composent une seule machine, un ordinateur grand système. Dans le temps, tous les ordinateurs avaient cette taille et étaient surveillés par des ingénieurs en blouses blanches. Que ce soit un ordinateur personnel ou ce géant accessible à deux milles utilisateurs, tous les ordinateurs fonctionnent de la même façon. Ils traitent des données numériques. Si une information peut être numérisée, un ordinateur saura la manipuler, par contre, il ne comprend rien au domaine des sentiments.

Pour parler à un ordinateur, il faut utiliser un langage machine. Une combinaison de un et de zéro appelée code binaire. Programmer un ordinateur a d’abord consisté à manipuler des commutateurs ou alors à charger des bandes perforées. Des opérations pénibles et compliquées, d’autant plus compliquées que chaque type d’ordinateur utilisait un langage distinct. L’Eniak, l’ordinateur de l’armée, savait calculer en vingt secondes la trajectoire d’un obus. Mais il fallait deux jours de programmation pour rendre possible ce calcul. Finalement, Grace Hopper, capitaine de l’US Navy, résout le problème en inventant un langage de programmation. De l’anglais simplifié que la machine est capable de traduire en code binaire. Dès lors, on peut utiliser un clavier pour écrire un programme au lieu de s’enquiquiner avec les commutateurs. Ce premier langage, baptisé COBOL, ouvre la voie à d’autres, tel le FORTRAN, le BASIC qui contribue à rendre les ordinateurs plus faciles à utiliser. Aujourd’hui, programmer consiste à taper de longues listes d’instructions sur le clavier d’un ordinateur.

Avant la révolution micro, le public ne voyait jamais d’ordinateur. Ces machines géantes étaient dissimulées dans les sous-sols climatisés des banques et des compagnies d’assurances et n’avaient sur notre vie qu’une influence très indirecte. Quelques écoles ont bien commencé à s’équiper de terminaux, mais sans susciter le moindre intérêt sauf de la part de quelques élèves qui tombent amoureux de cet univers numérique et qu’on appellera bientôt les Nerds.

 

Steve Wozniak Steve Jobs
Un jour, j’ai emporté chez moi un livre sur le PDP8. Et c’est devenu ma bible. Certains se prennent de passion pour les mots croisés ou pour un instrument de musique, moi, je ne sais pas pourquoi, je suis tombé amoureux de ces petits schémas qui décrivaient les circuits internes des ordinateurs. Avec un peu de maths, j’arrivais à résoudre des problèmes, à trouver des solutions personnelles, et ça me rendait heureux. On tapait les commandes, on attendait un peu, et tout à coup, l’engin nous sortait une réponse. A l’époque, c’était phénoménal, surtout aux yeux d’un gamin de dix ans. Il suffisait d’écrire un programme en langage BASIC ou FORTRAN et cette machine était capable de s’approprier notre idée et d’une certaine façon de l’exécuter. Et si les résultats correspondaient à ceux que l’on avait prévu, ça voulait dire que le programme fonctionnait. Le tout était palpitant.

Intel inside  

 

Posséder son propre ordinateur, le rêve de tous les Nerds. Cela a été rendu possible par une innovation technologique. J’ai nommé la PUCE, un microprocesseur. Voilà ce qui vous permet de poser un ordinateur sur votre bureau.
Les ordinateurs des années cinquante étaient énormes, parce qu’ils contenaient des milliers de tubes à vides. Les tubes ont d’abord été remplacé par des transistors, encore trop gros pour construire des ordinateurs domestiques. Puis on est entré dans l’air de la miniaturisation. Cette petite plaquette de silicium contient plus d’un million de transistors. Le microprocesseur a engendré le micro-ordinateur. Et c’est pour ça que l’on parle de Silicon Valley et pas de Computer Valley.
Voici le siège d’Intel, fondé par les inventeurs du microprocesseur. Intel a été créé par une poignée d’ingénieur en désaccord avec leur patron. Aujourd’hui, leurs puces font tourner 85% des ordinateurs dans le monde. En même temps que la puce, Intel a inventé la culture informelle d’entreprise, toujours en vigueur à Silicon Vallée. Pas de parking réservé, « Ok Bob » au lieu de « Oui monsieur le directeur », et pas de bureau, seulement des boxes. Gordon Moore est l’un des fondateurs d’Intel. Sa fortune dépasse les trois milliards de dollars. Moi si j’étais aussi riche, j’aurais un bureau ou au moins une porte.

 

Dans notre secteur, les gens qui comptent sont ceux qui comprennent ce qui bouge. Et ce ne sont pas forcément les dirigeants. Il est fondamental que ces gens là jouent un rôle décisionnel. Nous nous sommes organisés pour que toutes les personnes compétentes aient leur mot à dire quel que soit leur statuts dans l’entreprise.

Gordon Moore, fondateur d'Intel

 

  En 1974, Intel produit la puce 8080, assez puissante pour faire fonctionner des ordinateurs. Mais bizarrement à Intel, personne n’y pense. Leur produit est destiné aux machines à calculer et aux feux de circulation. Intel détient tous les éléments pour créer la micro-informatique, mais l’étincelle ne jaillit pas. Heureusement, elle s’allumera ailleurs. En janvier 1975, la couverture d’une revue annonce la naissance du premier micro-ordinateur baptisé ALTAIR 8800. C’est l’idée saugrenue d’un ancien officier de l’armée de l’air, ED ROBERTS.  

Altaïr  

 

Ed Roberts, créateur de l'Altaïr

Aujourd’hui, je me rends compte que c’était un projet mégalomaniaque. Si je devais le refaire maintenant, je renoncerai d’avance parce que je verrais tout de suite que c’est impossible. Mais à l’époque, on était jeune et sans expérience. On savait pas qu’on pouvait pas le faire.

 

En 1995, on a organisé une exposition pour célébrer le 20ème anniversaire de l’Altaïr. Ed Roberts rappelle modestement qu’il a construit cet ordinateur pour la seule raison qu’il rêvait d’en posséder un lui-même. Cette idée géniale et irréaliste s’est concrétisé bien loin de Silicon Vallée dans le désert du nouveau Mexique à Albuquerque où Ed Roberts possédait une fabrique de calculatrice appelée MITS. En 1974, MITS est au bord de la faillite. Ed Roberts

On était quelques-uns uns à mourir d’envie d’utiliser les ordinateurs. A l’époque, on n'en trouvait que dans les grandes compagnies. Il fallait obtenir une autorisation pour s’en approcher. En fait, personne n’y avait accès. Rien que l’idée que l’on pouvait avoir un ordinateur et que l’on pouvait l’utiliser comme on voulait, c’était génial.

 

L’Altaïr était vendu en kit. Il fallait s’armer d’un fer à souder et l’assembler soi-même. Le plus souvent il ne marchait pas mais il existait. Il n’était pas cher et les cinglés de l’informatique se sont rués dessus.
Ed Roberts
Je suis allé voir ma banque, soit ils acceptaient de nous prêter 65000 dollars soit on fermait. Quand ils m’ont demandé combien je comptais vendre de ces nouvelles machines, j’ai répondu 800, ce qui était plus qu’optimiste. Un mois après le lancement, on recevait 250 commandes par jour.
« Il y a des gens qui étaient tellement impatients d’avoir leur ordinateur, qu’ils sont venus camper avec leur caravane sur le parking de MITS au lieu d’attendre qu’on leur envoi. »

 

Voici un ordinateur Altaïr. Une pièce de collection qui marche toujours. Mais pour faire quoi ? Sur le devant, il y a des rangées d’interrupteurs et des voyants lumineux. Derrière, il n’y a rien, aucune prise qui permette de brancher un clavier, un moniteur ou une imprimante. En fait, cette machine ne sert quasiment à rien. Pourtant, ceux qui en possédaient une en 1975 était ravis.

Homebrew Computer Club  

 

Très vite, les amateurs d’informatique forment des clubs pour parler de leur nouveau jouet. Celui de Silicon Vallée, le Homebrew computer club, se réunissait dans une joyeuse pagaille tous les mercredi soir sous la houlette du président Lee Felsenstein, qui faisait semblant de prendre son mandat au sérieux. Lee Felsenstein
J’ouvrais la séance en faisant un bruit infernal. C’était le seul moyen d’attirer l’attention dans ce chahut. On se prenait un peu pour des savants fous, au génie méconnu. Mais tout ce qu’on voulait, c’était avoir un vrai ordinateur à nous.

Roger Mellen et Harry Garland, tous deux propriétaires d’un Altaïr, avaient rejoint le club parce qu’ils se demandaient ce qu’on pouvait bien tirer d’un bidule aussi inutile. Au club, tout le monde était d’accord, avec l’Altaïr on tenait une solution. Il fallait trouver le problème. Programmer l’Altaïr était un vrai casse-tête. Pour lui faire exécuter une opération aussi simple que deux plus deux, il fallait d’abord manipuler neuf interrupteurs différents pour rentrer chacuns des chiffres. Ajouter le signe plus, de nouveau neuf interrupteurs, et si la troisième loupiotte en partant de la gauche s’allumait, le résultat était quatre. EUREKA ! A force d’expérimenter et de bidouiller, les membres du club finissent par faire quelques trouvailles qui leurs ont laissés de bons souvenirs.

 

Lee Felsenstein
Steve Dampierre était dans son coin en train de rentrer un long programme. Quelqu’un s‘est pris les pieds dans les fils, et a débranché l’appareil. Steve a dû recommencer à zéro. On se demandait ce qu’il trafiquait, et pourquoi il se donnait tant de mal pour voir clignoter quelques loupiottes. On posait un poste de radio à côté de l’Altaïr, et il se mettait à jouer de la musique.
Tout à coup, on a entendu ‘The fool on the hill’, c’était un son de boîte de conserve qui sortait de la radio. Mais qui, c’était évident, était provoqué par des impulsions d’ordinateur. Tout le monde s’est levé en applaudissant. J’ai proposé de décerner à Steve le prix de la grande cruche percée, pour avoir trouvé un usage à un bidule inutile, mais je pari que personne ne m’a entendu. C’était très excitant. La première chose que l’Altaïr ait vraiment faite.

Interpréteur BASIC  

 

Pour améliorer les performances de l’Altaïr, il lui fallait un langage de programmation. Une version du BASIC adaptée au petit ordinateur. Mais cet interpréteur BASIC n’existait pas encore ; parce que les experts s’accordaient à penser que même le BASIC n’était pas assez basique pour tenir dans la minuscule mémoire de l’Altaïr. Les experts avaient tort. L’homme qui apporta cet interpréteur BASIC à Ed Roberts, revient aujourd’hui à Albuquerque, cette fois dans son jet de 15 millions de dollars. Alors on déplie le tapis rouge. Paul Allen, co-fondateur de Microsoft avec Bill Gates, est venu participer aux festivités du 20ème anniversaire de l’Altaïr.

 

Paul Allen, co-fondateur de Microsoft
Un jour à Boston, j’ai vu sur la couverture d’un magasine, la photo d’une machine qui représentait exactement ce que j’avais imaginé. Je l’ai acheté tout de suite et je me suis précipité chez Bill. Il était en train de jouer au poker, comme d’habitude. Et de perdre de l’argent, comme d’habitude. Enfin, pour la dernière fois.
Bill Gates
Paul m’a montré la photo, c’était clair, cette entreprise aurait besoin de logiciels.
Paul Allen
Et il a dit ok, on va appeler ces gens là pour voir si cette histoire est vraie.

 

Bill Gates
Ca commençait à bouger, comme on l’avait prévu depuis longtemps. Et cette industrie naissante n’allait pas attendre que j’ai terminé mes études à Harvard.
Paul Allen
Alors, on a appelé Ed pour lui dire qu’on avait la version BASIC qu’il lui fallait pour sa machine, qu‘elle était presque prête, et qu’on voulait faire une démo.
Bill Gates
On a écrit un interpréteur BASIC, et Paul a sauté dans un avion. Il a quand même dormi la veille, et moi j’ai travaillé toute la nuit pour tout vérifier et re-vérifier.
Paul Allen
Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer. On avait jamais fait tourner le programme sur un vrai micro. J’étais mort d’angoisse. Je me disais, ça ne va pas marcher! Et ça a marché. On a vu s’écrire, « memory size ». Quoi ? Ca écrit quelque chose ?

 

Bill Gates
C’était fabuleux quand Paul a appelé pour me dire que ça avait marché du premier coup. C’était incroyable, le fait que ça ait réellement fonctionné. C’était une percée.
« Paul était très nerveux. On voyait qu’il se demandait si ça allait marcher. Aussitôt dans le bureau, il a commencé à charger les bandes perforées. Et ça a été capable de faire quelques trucs simples.»
Après ce premier succès, Bill Gates sent qu’il doit agir vite s’il veut s’implanter dans la future industrie micro. Il abandonne ces études de mathématiques à Harvard, et part pour Albuquerque pour rejoindre Paul Allen. « Peut être que Microsoft n’existerait pas si cet écran ne s’était pas allumé. Tout pourrait être différent aujourd’hui. »

« Ils se sont installés dans un motel en face de MITS, le Sundowner, fréquenté surtout par des prostituées et des dealers. Ils écrivaient la version complète du BASIC pour l’Altaïr. Petit à petit, Microsoft est né ici, à Albuquerque. »

« Ils ont travaillé très dure en écoutant de la musique très fort. Parfois, j’ai été obligé de sortir de leur bureau parce que la musique était trop forte. Ils travaillaient toute la nuit. Parfois, j’arrivais le matin et je trouvais Bill qui dormait par terre. »
Paul Allen
On a embauché des copains de lycée et on s’est tous entassés dans cet appartement. On sortait seulement pour aller à la pizzeria. Et voir des films d’actions.
Bill Gates
On était très jeune, j’avais 19 ans. Alors, on était bourré d’énergie. Je connais encore le code source par cœur. On faisait notre travail avec amour. On peaufinait tous les détails. L’ex-perfectionnisme a payé.

Enfin doté de son langage de programmation, l’Altaïr devient vraiment utile. Des programmes sont écrits, des jeux, des traitement de textes, des programmes de comptabilité. En moins d’un an, des dizaines d’autres sociétés se mettent à fabriquer des micro-ordinateurs. Même s’il passe inaperçu parce qu’il ne s’adresse encore qu’aux amateurs bien informés, le marché du micro est né.

 

Ed Roberts
Nous avons créé une industrie entière et personne ne nous en accorde le mérite. Rien n’existait, logiciels, matériels, il n’y avait rien de structuré.
Bill Gates
C’était une époque passionnante. On a organisé la première convention de l’utilisateur. On discutait de ce qui les intéressaient. Des entreprises de produits auxiliaires apparaissaient, comme Imsai et Processor Technologie. On les a oublié depuis, mais on leur doit les modestes débuts de l’industrie micro.

West Coast Computer Fair  

Les premiers ordinateurs individuels étaient vendus par correspondance. Des réseaux fermés que seuls les amateurs connaissaient. Pour qu’ils puissent toucher le marché du grand public, il fallait que la bonne parole technologique soit plus largement diffusée. C’est là que vont intervenir les hippies californiens qui trouvent que les micros c’est, comment dire, le pied.  

 

Le mouvement hippy a débuté quand j’étais à la fin de l’adolescence. C’est une culture que je connais très bien. A la base, on trouve l’idée que la vie peut offrir autre chose que ce qu’on voit tous les jours. C’est la même idée qui pousse les gens à vouloir devenir poète au lieu de banquier. Je trouve ça merveilleux. J’ai la certitude que l’on peut intégrer cet état d’esprit dans des produits fabriqués en usine. Et que les gens sentent la différence.

Nous sommes chez Jim Warren, et quand on rend visite à Jim Warren, on est obligé de se mettre à nu. Il refuse d’accorder des interviews en dehors de son jacousi. On l’aura compris, Jim Warren est un hippy depuis toujours. Mais un hippy qui a fait fortune en organisant la West Coast Computer Fair, sorte de Woodstock informatique annuel. A l’époque, c’était quand même le plus grand salon informatique au monde. Et c’est là que les micros ont vraiment commencé à se vendre. Jim est persuadé que la contre-culture des hippies californiens a joué un rôle moteur dans l’évolution des micros.

 

L’idée dominante c’était le partage. On partageait sa came, sa vie, son lit, ses exploits. Cet esprit communautaire se retrouvait aussi au Homebrew Computer Club. Dès que quelqu’un résolvait un problème, il fonçait au club. Et pendant la réunion, c’était du genre : ‘vous savez ce problème que l’on arrivait pas à résoudre ? J’ai trouvé la solution. Je suis pas un type génial ?’ Je maintiens que ce qui a permis un développement aussi rapide de la technologie, c’est cet esprit de partage. Tout le monde était gagnant.

Apple Computer  

 

De ce grand bouillon d’idée a surgi Apple Computer. Ses fondateurs, deux jeunots qui viennent de passer leur bac, ne ratent pas une réunion du club Homebrew. Le génie de la technique coule dans les veines de Steve Wozniak, surnommé le magicien Woz et le génie des affaires dans celle de Steve Jobs. Steve Wozniak a bricolé sa propre machine. Il l’apporte au club pour épater ses copains.

 

J’étais trop timide pour prendre la parole pendant les réunions. Mais après, les gens venaient voir l’ordinateur que j’avais construit. Chaque semaine, je l’améliorais un peu. Je les laissais se servir du clavier et je leur expliquais comment ça marchait. Aujourd’hui, je saurais aller voir les gens et me montrer plus promotionnel. Mais à l’époque je ne savais que répondre à des questions très précises. Mais quand même, je suscitais pas mal d’intérêt au club. Steve l’a remarqué et m’a dit : ‘On va monter une société pour vendre ce machin.’ Il a trouvé le nom d’Apple et voilà comment tout a commencé.

 

Le premier ordinateur Apple a été construit dans ce garage. L’Apple I n’était pas vraiment un ordinateur. Tout juste une carte de circuit sans boîtier ni clavier. Pourtant Steve Jobs se débrouille pour en vendre 50 exemplaires. Il acquiert alors la certitude qu’il existe une foule de clients potentiels pour un vrai micro et se met à rêver à l’Apple II.

 

Il y avait d’évidence un certain nombre d’amateurs d’informatique capables d’assembler eux-mêmes un ordinateur à partir de notre carte. Mais il était évident que, pour chacun de ceux là, il en existait milles autres qui ne savaient pas bricoler du matériel, mais qui désiraient ardemment créer et utiliser des programmes. Comme moi quand j’avais dix ans. Mon rêve pour l’Apple II, c’était de commercialiser le premier ordinateur pratique à utiliser.

A l’époque c’est infaisable. Trop cher et trop compliqué à fabriquer, parce que nécessitant trop de puces. Mais Woz le magicien ne sait pas ce que veut dire infaisable.

 

Je me suis dit : pourquoi l’ordinateur et le moniteur devraient-il avoir chacuns leur mémoire ? Ils n’ont qu’à partager la même. Ca faisait des puces en moins. Et je me suis plongé dans les manuels et j’ai déniché une puce qui faisait le même travail que cinq autres. Comme ça, petit à petit, j’ai réduit le nombre de puces. Résultat, génial, un ordinateur avec écran couleur sur lequel on pouvait programmer des jeux ou tout ce qu’on voulait. C’était la machine dont j’avais toujours rêvé pour moi-même. Et Steve m’a dit : ‘Je crois qu’on va pouvoir en vendre un millier par mois.’ Un millier, c’était complètement invraisemblable.

 

Steve Jobs
Mais pour lancer la fabrication, il nous fallait quelques centaines de milliers de dollars. Alors je suis parti à la chasse aux capitaux.
Steve Wozniak
Pour nous, c’était une somme énorme. On avait pour ainsi dire rien sur notre compte en banque.
A 19 ans, Steve Jobs relève le défi. Il faut convaincre les financiers qui investissent dans les activités de pointe. Il rencontre Arthur Rock, l’inventeur du financement de l’innovation et un des fondateurs d’Intel.

 

Arthur Rock
Il portait des sandales et avait les cheveux longs, très longs, barbe et moustache aussi. Mais il s’exprimait remarquablement. La première fois qu’il est venu me voir, il était dans une période où il avait décidé de ne manger que des fruits.

 

Malgré le côté hors normes du jeune entrepreneur, Arthur Rock se lance dans l’aventure. Il accorde les fonds nécessaires pour faire fabriquer mille Apple II dans une usine de Silicon Valley. Deux ans séparent l’Altaïr de l’Apple II. Deux ans de progrès. L’Altaïr, destiné au marché restreint des amateurs qui s’y connaissent, à une allure d’ampèremètre à côté de l’Apple II qui lui, ressemble vraiment à un produit de consommation. C’est le premier micro à posséder une coque en plastique moulé, imposée par Steve Jobs qui a un sens aigu du design. Et il n’est pas seulement joli à regarder. C’est aussi un bijou d’ingénierie. Prenons le contrôleur du lecteur de disquette. Un modèle d’efficacité. Il contient huit puces alors que ceux des concurrents en ont 35. C’est l’œuvre de Steve Wozniak, le Mozart des circuits intégrés. Résultat, dès sa sortie, l’Apple II fait un tabac. Le lancement a lieu en 1978 au salon de l’informatique lancé par Jim Warren. Parmi les dizaines d’exposants, une seule compagnie présente une machine qui ressemble vraiment à un micro ordinateur moderne, et non à un kit de bidouilleur. Il suffit de voir l’Apple II pour être ébloui. Et comme Steve Jobs s’est débrouillé pour obtenir le meilleur emplacement du salon, tout le monde le voit. Arthur Rock
On a fait un triomphe. Les acheteurs faisaient la queue devant le stand. C’est là qu’Apple a décollé.
Pendant les deux années suivantes, Apple connaît une croissance explosive. Dans une ambiance euphorique, la jeune entreprise installée dans des bureaux à Cupertino, toujours en Californie, gagne de l’argent à foison. Les deux Steve ont une vingtaine d’années et certains de leurs employés sont encore plus jeunes. Chris Espinoza a 14 ans quand il est embauché pour faire des démonstrations aux acheteurs. Presque 20 ans plus tard, il travaille toujours chez Apple.

 

Chris Espinosa
On faisait des démonstrations le mardi et le jeudi après-midi. Après l’école. Imaginez, je sortais de classe, je sautais sur ma mobylette, je fonçais au bureau et à 3 heures piles, je commençais les démos sur l’Apple II. Des années plus tard, il m’est arrivé de rencontrer des clients de cette époque. Et il me racontait comment ils avaient décidé de démarrer une chaîne de magasins après avoir assisté à une de mes démos du mardi après-midi.

 

Au bureau, on n’arrêtait pas de trafiquer les téléphones pour se faire des blagues. Pendant un an ou deux, il n’y a eu personne à Apple pour se prendre au sérieux. On avait la chance de vendre le produit à la mode. Ca marchait tellement bien que Steve et moi, on aurait pu s’arrêter de travailler si on avait voulu. Une telle réussite, vraiment, je ne m’y attendais pas.

Visicalc  

 

L’Apple II devient le modèle du micro. Des entreprises rivales surgissent un peu partout, flairant la bonne affaire. Mais le marché du micro est toujours limité au marché des amateurs, des barbus qui trouvent qu’un micro fait merveille pour contrôler un réseau de train électrique. Pour toucher le marché du grand public, les micros doivent montrer qu’ils ne sont pas des gadgets. Monsieur tout le monde n’a pas besoin d’un joujou électronique. L’application qui va faire vendre des milliers d’Apple II s’appelle Visicalc. C’est le premier tableur. L’œuvre commune d’un étudiant de gestion de l’école d’Harvard Dan Bricklin et un programmeur Bob Frankston. Un tableur c’est une feuille de calcul électronique. L’idée germe dans le cerveau de Dan Bricklin pendant un cours de planification financière. A l’époque, les feuilles de calculs sont des tableaux noirs remplis de chiffres en ligne et en colonne. Les entrées et sorties financières de l’année en cours et les prévisions pour les années à venir. Le tableau est structuré de façon à ce que les valeurs soient reliées entre-elles. Modifier un chiffre exige de recalculer tous les autres chiffres qui en dépendent. Se tromper une fois, provoque une série d’erreurs en chaînes. Le professeur proposait divers scénarios aux étudiants, qui devaient calculer de quelle façon chacun d’entre eux affecterait les bénéfices d’une entreprise fictive. Ces exercices étaient très laborieux pour Dan Bricklin qui n’était pas très fort en calcul mental. Et il rêvait d’un ordinateur qui viendrait remplacer toutes ces opérations manuelles très ennuyeuses.

 

Dan Bricklin, concepteur de Visicalc
J’ai imaginé un tableau magique qui fonctionnerait comme un traitement de texte. Quand on change un mot, il repagine automatiquement. L’idée du tableur, c’est que quand on change un chiffre ; il recalcule automatiquement toutes les valeurs qui en dépendent.

Pour gagner du temps, Dan Bricklin demande à son ami Bob Frankston de l’aider. Ils se partagent la tache. Dan analyse et peaufine le concept, Bob rédige les lignes de codes. En quelques mois, le travail est bouclé.

Dan Bricklin
Bon, je vais remplacer 100 par 4321. Ca y est, c’est recalculé. Quel temps gagné ! Tous ceux qui le voyaient, l’achetaient. Je me souviens de l’avoir montré à un comptable près d’ici, il s’est mis à trembler. ‘Ce qui me prend des journées, je pourrais le faire en une heure!’ Les gens brandissaient frénétiquement leurs cartes de crédit. Quand je revois ces gens maintenant, ils me disent :’vous avez changé ma vie, faire de la compta est devenu amusant.

 

Bob Frankston
Personne ne savait ce qu’était un tableur. J’ai choisi le nom Visicalc parce qu’il faisait bien passer l’idée d’un calcul immédiatement visible.
Visicalc est commercialisé en octobre 1979 au prix de vente de 100 dollars. Au début, on ne peut le trouver que dans une seule boutique, celle de Marve Goldsmith.

 

Marve Goldsmith
Visicalc a permis à des gens obsédés par les chiffres, que se soit pour leur travail ou pour leur vie privée, de connaître le montant de leurs avoirs, pour voir s’ils respectaient leurs budgets, etc.… Ca leurs a permis de faire des prévisions pour l’avenir. Ca leur a permis de contrôler une autre dimension, celle des chiffres.

 

Les ventes de Visicalc décollent très rapidement. Les petits patrons et les cadres financiers se jettent sur ce petit programme capable de prévenir l’avenir en un clin d’œil. Et par la même occasion, il se jette sur l’ordinateur pour lequel Visicalc a été conçu, l’Apple II. Le micro est entré dans le monde de l’entreprise grâce au tableur, un outil performant, convainquant, très vite indispensable. C’était l’outil des années 80, la décennie qui commençait, décennie de l’argent roi où la cupidité devenait vertu. C’est l’époque des golden boys, où les jeunes diplômés veulent tous faire une carrière éclair à la bourse. Où les fortunes s’amassent et se désintègrent en une minute. C’est l’époque des youpis et de leurs étalages de luxe. En l’espace de cinq ans, le jouet de 1975 s’est hissé au rang de technologie capable de faire évoluer notre société. Le tandem Apple II Visicalc a lancé la révolution micro. Steve Wozniak
Tout le monde était emballé par ce qu‘on faisait. Comme pour Internet aujourd’hui, les médias en parlaient tout le temps. Chaque fois qu’on ouvrait un journal ou un hebdo, on tombait sur un article qui parlait de ces petits ordinateurs qui montent. Apple était la société phare. On nous décrivait comme les leaders d’une révolution. Et nous, on y croyait vraiment. On allait changer la vie des gens.
Une réussite prodigieuse pour une entreprise née dans un garage seulement trois ans plutôt. Une réussite qui n’a pas souri à tous les pionniers de la micro. Dan Bricklin décida de ne pas breveter son idée de tableur. D’autres s’en emparèrent, et il n’a touché aucun droit sur les millions de tableurs autres que Visicalc vendu dans le monde depuis 1979.

 

Dan Bricklin
On peut peut-être regretter de ne pas avoir aussi bien réussi que d’autres. On avait la mentalité de l’époque. On voulait changer le monde, améliorer la vie des gens. Et on l’a fait. D’après ces critères là, nous avons magnifiquement réussi.
Bob Frankston
Ce serait agréable d’être multi milliardaire, mais si on ne l’est pas c’est en parti parce que c’était pas notre ambition.

 

Et Ed Roberts, qu’est-il devenu ? Trois ans après la fabrication du premier Altaïr, la société MITS n’était plus qu’un fabriquant parmi d’autres. Il l’a vend, retourne à l’université et entame une nouvelle carrière, médecin généraliste. Ed Roberts
Je ne pensais plus à tout ça depuis des années, mais récemment des gens ont commencé à s’attribuer tout le mérite de ce que nous avons réalisé à MITS. C’est nous qui avons sué et travailler et ils essaient d’en récolter les lauriers, c’est frustrant.
L’inventeur du premier micro ordinateur n’a jamais fait fortune. Par contre, ceux qui ont su exploiter l’idée… En 1980 Apple est introduite en bourse. Du jour au lendemain, ses fondateurs, actionnaires majoritaires, sont parachutés multi millionnaires.

 

Steve Jobs
Je pesais un million de dollars à 23 ans, 10 millions à 24 et 100 millions à 25. Mais ce n’était pas le plus important. Parce que je n’ai jamais été motivé par l’argent.
Steve Wozniak
C’était une petite entreprise d’amateur comme il s’en crée tous les jours. Au début, on aurait jamais cru aller si loin. On l’a fait pour s’amuser. Mais à l’époque, pendant une période de temps très courte, quand on savait dessiner les plans d’un ordinateur, on pouvait en faire un succès énorme. Comme l’Apple II .

Rappelons-nous qu’au début de 1975, c’est incroyable, personne ne possédait de micro ordinateur. En l’espace de cinq ans, c’est un secteur industriel tout entier qui a émergé ici à Silicon Valley. Un secteur qui pèse déjà plus d’un milliard de dollars, créé par des adolescents qui ont fait de nous tous des Nerds. La demande est énorme et de nouvelles entreprises poussent comme des champignons. En tant que champignon numéro un, Apple Computer s’est approprié 50 % du marché. Mais le croque-mitaine n’est pas loin. Il existe une entreprise dont le nom est synonyme d’informatique. Une multi nationale qui entend régner sans partage sur le marché des ordinateurs gros ou petit, IBM va entrer dans la danse et bientôt faire trembler Silicon Valley.