Leçons de sciences avec André Bormanis

Andre Bormanis, consultant scientifique

J'assistais les scénaristes et les producteurs en matière d'idées scientifiques et de langage technique. Il arrivait qu'un scénariste travaille sur une histoire et qu'il vienne me dire : "Je sais que les comètes sont composées de glace et de poussière, mais une comète, ça fait quelle taille ? Quelles sont les propriétés physiques d'une comète ?" Je les aidais à comprendre cela avant qu'ils ne se mettent à l'écriture. C'était mon rôle principal de consultant scientifique que j'ai tenu pendant les sept saisons de Voyager.
 
Les packs de gel ont été introduits dans l'épisode pilote de Voyager. Nous voulions suggérer que le Voyager était un vaisseau de pointe, plus sophistiqué, plus rapide, plus puissant en terme d'armement et de manoeuvrabilité que l'Enterprise-D. En quoi ce vaisseau pourrait-il se distinguer de ceux de La Nouvelle Génération et de Deep Space Nine ? Quelqu'un a proposé d'introduire ces packs de gel bio-neural. Il s'agit de circuits utilisés principalement dans les systèmes de navigation et qui sont composés de tissus vivants. Ce sont des tissus artificiels qui se comportent comme des neurones. Le pack de gel bio-neural est devenu la version "Star Trek" du XXIVe siècle de la technologie de réseau neural qui est à la pointe de la recherche aujourd'hui.
 
Les premières histoires de robots sont apparues dans les années 20. Le terme "robot" a été introduit dans une pièce célèbre intitulée RUR. Dans les années 40 et 50, les auteurs de science-fiction se sont intéressés à l'avenir de la robotique. Les robots industriels ont été développés après la guerre 39-45. Ils avaient pour rôle de remplacer les ouvriers peu qualifiés aux postes qu'ils occupaient jusque-là. Les écrivains ont imaginé des robots ressemblant à l'être humain. Les robots de "Star Trek", les androïdes tels que Data dans La Nouvelle Génération... On est encore très loin de ce qui est faisable dans la réalité. C'est un secteur qui, au départ, était très prometteur, mais qui n'a pas évolué aussi vite qu'on l'avait imaginé. Il faudra attendre des décennies, si ce n'est des siècles, avant que la robotique arrive au niveau de ce qu'on voit dans Voyager ou dans d'autres séries "Star Trek".
 

On est toujours à la recherche d'images intéressantes. Nous voulions trouver des scènes frappantes. La science-fiction à la télé et au cinéma a toujours été un support très visuel. On veut impressionner le téléspectateur. On s'efforçait constamment d'imaginer des paysages intéressants, des choses inédites dans "Star Trek" et si possible, inédites à la télé ou au cinéma. Les planètes à anneaux, comme Saturne, par exemple, constituent un spectacle frappant. La technologie actuelle, les ordinateurs réservés aux effets spéciaux sont suffisamment sophistiqués pour permettre de montrer dans le détail les anneaux d'une planète.

Pour créer cet effet, on s'est servis des images de Saturne prises par la sonde Voyager et par le télescope Hubble. Les anneaux sont en général composés d'une quantité plus ou moins grande de rochers. On y trouve également parfois de la glace. Les anneaux de Saturne sont composés de petits éléments rocheux, d'une taille variant d'1 cm à 10 m. Il y a également de la glace, de l'eau et d'autres substances. Il y a des millions de ces débris à tourner autour de la planète. Pour diverses raisons, ils forment ces magnifiques anneaux. Dans "Emanations", on a décidé que les anneaux de la planète pourraient servir de cadre à l'épisode dont les thèmes étaient les croyances religieuses et la vie après la mort. Nous avons pu placer le Voyager au milieu de ces anneaux et montrer ainsi les roches et la glace qui le composent. Je crois que ça a été l'un de nos effets spéciaux les plus sophistiqués. A la télé à l'époque, c'était du jamais vu. A l'époque, c'était ce qu'on avait fait de mieux en terme d'effets spéciaux.
 
On s'est mis à parler de nébuleuse noire suite à la découverte de la matière noire et du mystère l'entourant. On ignorait ce que c'était vraiment et combien il y en avait dans l'espace. Il semble qu'une grande partie de la masse de l'univers soit de la matière noire. Ce qui veut dire qu'il n'y a aucune force gravitationnelle s'exerçant sur la matière visible telle que les étoiles ou les nébuleuses. C'est sans doute froid dans le sens où la température doit approcher le zéro absolu. Ca n'émet, ni n'absorbe, aucun rayon électromagnétique. On s'est dit que ce serait intéressant d'introduire l'idée d'une nébuleuse de matière noire, ou "nébuleuse noire", comme on l'a appelée dans "Possession".
 
Dans "Phage", nous avons voulu émettre l'idée d'un virus très vicieux, qui a ravagé toute une population qui n'a d'autres recours que de collecter les organes d'autres espèces pour survivre. Le phage existe réellement. C'est un virus qui a besoin d'une bactérie pour se reproduire. Le virus infecte la bactérie, s'accapare son mécanisme, son ADN et se sert de la bactérie pour se reproduire. Ce faisant bien sûr, le phage détruit l'hôte. Ca décrivait parfaitement le pathogène mortel qui avait failli éradiquer les Vidiiens.
Ils étaient si fascinants qu'on les a fait revenir et qu'on s'est intéressés à la chirurgie et à la transplantation. La chirurgie esthétique est en plein boom. On pouvait penser qu'une espèce réduite à vivre de cette façon serait extrêmement complexée de leur apparence et de leur corps. C'est un sujet que nous avons exploré.
 
Gene Roddenberry avait décidé en créant La Nouvelle Génération de réorganiser l'échelle de distorsion. Dans la série classique, le vaisseau se déplace à distorsion 4, 5 ou 6. La distorsion 1 correspondait à la vitesse de la lumière. Les distorsions 4, 5 et 6, c'était plusieurs fois la vitesse de la lumière. Il avait toujours conçu la distorsion comme une échelle géométrique. Mike Okuda et Rick Sternbach ont formalisé cela lorsque Gene a créé La Nouvelle Génération. Ils ont conçu une sorte d'échelle de distorsion avec pour point de départ la vitesse de la lumière. Distorsion 2, c'était 4 ou 5 fois la vitesse de la lumière. Distorsion 3, 30 ou 40 fois la vitesse de la lumière. Et ainsi de suite, de façon exponentielle. D'après la courbe résultant de leurs calculs, ils ont décidé que la distorsion 10 représenterait la vitesse infinie.
 
La vitesse infinie est un concept intéressant. Comment mesure-t-on la vitesse infinie ? C'est amusant d'introduire un paradoxe quand on parle de quelque chose d'aussi bizarre et d'aussi hypothétique que la distorsion. L'idée a donné naissance à un épisode dans lequel Paris pense avoir trouvé le moyen d'atteindre la distorsion 10. Il veut à tout prix essayer et devenir le premier à atteindre la distorsion 10. C'est une allusion à la course au mur du son, l'histoire de Chuck Yeager et de son X-1 qui ont passé le mur du son en 1947. Mais quand Paris réussit à passer la distorsion 10, il connaît toutes sortes d'effets secondaires physiologiques. Il se met à muter et à se transformer. Puis l'histoire tombe dans le bizarre et l'horreur, après qu'il a réussi à atteindre la distorsion 10. Mais tout l'épisode est parti d'une idée de Gene dans La Nouvelle Génération. Elle a servi de point de départ pour rebondir sur un épisode sympa de science-fiction avec notre équipage.
 

Cet article est la retranscription d'un bonus du coffret DVD Voyager Saison 2